SPIRITUALITES DUALISTES, PATRIARCAT et DESTRUCTION ECOLOGIQUE

Dans le même ordre d’idées qu’écrivit Ynestra King , dans ce qui fut un des tout premiers textes écoféministes : aujourd’hui, il est plus que jamais temps d’utiliser les connexions femmes-nature comme une position privilégiée pour créer une culture, une politique ET une spiritualité nouvelles. Une spiritualité qui se distinguerait des spiritualités dominantes empreintes d’un spiritualisme de type dualiste – qu’elles soient orientales ou occidentales.

Pourquoi s’agit-il là d’une position privilégiée ? En raison des rapports sociaux de genre expérimentés par les femmes, ces dernières sont susceptibles de faire plus facilement le lien entre rapports de domination de genre, rapports de domination de la nature et rapports de domination de classe.

Les spiritualités empreintes de spiritualisme dualiste - qu’elles soient occidentales ou orientales – , et/ou qui sont sous-tendues par l’opposition corps/esprit-âme, d’autant plus qu’elles hiérarchisent ces différentes composantes en donnant préséance à l’esprit/âme sont générées par une pensée masculine dominante, nourries par une culture qui prend racine dans un système patriarcal et alimentent, malheureusement, le grand schisme qui a participé à l’évènement du capitalisme. En effet, c’est à partir de « l’abandon du corps » et d’une certaine non-identification avec ce dernier, qui s’est fait – et se fait toujours – l’essentiel de l’exploitation et domination patriarcale. Les cultures matricielles ne peuvent pas briser le lien entre l’esprit et la chair, la nature et la culture, l’homme et la femme. Ces cultures ne sont pas organisées comme les religions, ou certaines spiritualités qui produisent un dogme ou une philo-sophie qu’ils vont ensuite expérimenter par le corps, dans le but de dépasser/transcender ce dernier afin d’atteindre une dimension jugée plus élevée. Les cultures matricielles produisent des religions faites d’expériences, et de pratiques qui « changent la conscience et réveillent le pouvoir-du-dedans » - de dans le corps . Le chaman qui fume la pipe, ou qui fait la hutte de sudation, ou qui joue du tambour est, ni plus, ni moins, en train d’activer un état modifié de conscience que les femmes en période de lunes, ou d’ovulation, activent de manière naturelle. Une femme connectée avec ses cycles- avec son pouvoir d’engendrer ou de ne pas engendrer la vie-, connectée avec l’être qui se forme dans ses entrailles puis, au moment de l’accouchement, vivant une des initiations les plus hautes qui soient…ne pourrait pas produire une pensée qui élève l’esprit-âme au-dessus du corps, ou qui dénigre ce dernier en le ramenant à ses fonctions purement biologiques. D’ailleurs, la connexion aux cycles, et au pouvoir de vie-mort-vie n’est possible que si corps-âme sont expérimentés dans leur unité qualitative.

« Ce lien, cette connexion profonde, était la source de vie – humaine, végétale, animale et spirituelle. Sans lui, rien ne pouvait pousser. De son pouvoir venait la capacité de guérir, de prédire le futur, de fabriquer, de créer, de chanter, de faire naître des enfants, de construire la culture. Ce lien était érotique, sensuel, charnel, car les activités de la chair n’étaient pas séparées de l’esprit immanent à la vie ». En brisant ce lien, les systèmes patriarcaux créent une culture, et une spiritualité de « mise à distance ». Et c’est à partir de l’abandon du corps -de cette brisure première- et du mépris envers celui-ci, qu’il a été possible, pour l’Homme, d’abandonner, de briser, et de mépriser le lien qui le connecte à chaque élément du vivant. De cette étape à la maltraitance du corps puis, à la maltraitance du vivant, il n’y a qu’un pas! Cette « mise à distance », en se renforçant, devient une démarche intellectuelle, émotionnelle et même affective! Les hommes ne détennant pas le pouvoir de donner la vie, il leur est peut-être plus aisé d’évoluer dans la « mise à distance »… En oubliant probablement l’état de connexion et de fusion…En oubliant qu’eux aussi, « ont » fait partie d’un tout: le ventre de leur mère....

Un ami partagea avec moi un mythe babylonien qui raconte exactement, et de façon cruelle, le tournant de l'histoire, où les hommes se sont imposés au détriment des femmes et du sacré (anima), et où cette domination put s’établir en raison de la destruction du corps. Il s'agit du jeune dieu Marduk qui décide de tuer Tiamat en la découpant en morceaux. Jusque-là, Tiamat était déesse-mère et mère de tous les dieux et de tout ce qui existe... Le voilà donc, Marduk, qui la détrône et devient le souverain des dieux à sa place, déclassant du coup, le panthéon de déesses.

Aujourd’hui, je pense que, globalement, nous sommes tous plus ou moins conscients qu’il faut prendre soin de notre Mère Terre et avoir une discipline de vie « écologique ». Néanmoins, je suis persuadée -et c’est l’objectif de cette publication- que cette écologie ne pourra être profondément durable et consciente que si notre discipline spirituelle est également de nature écologique. Pour que cela soit, je suis convaincue qu’il est urgent qu’on se réapproprie le corps.

Qu’on arrête de voir la Nature comme quelque chose qui est là pour nous servir - servir nos desseins spirituels- ; de la même manière que l’on envisage notre corps comme notre serviteur. Il faut urgemment briser ces rapports d’asservissement et instaurer, pour commencer, un rapport d’interdépendance pour cheminer, avec conscience, vers l’Unité qui produit Vie...et Mort.


Gisela


Sources:

- Photographie prise à Siem Reap, Cambodge

- KING Ynestra, Toward an Ecological Feminism and a Feminist Ecology” – Traduction parue dans STARHAWK, Rêver l’obscur. - Théorie de "la position privilégiée" développée par Sandra Harding et Donna Haraway, philosophes des sciences. - Starhawk, Rêver l’obscur




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